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  Lettres à ma ville

  Lettre à ma ville

Ici la terre est rouge.
Le sang s'est répandu en granules de terres pour nourrir la vigne.
Elle pousse dans ma gorge. C'est ici que je suis né.
Venus d'ailleurs mes parents ont fait l'amour à Perpignan.
C'est ici qu'ils m'ont donné le jour.
Notre-Dame de Bonne Espérance, priez pour nous pauvres pécheurs, protégez nos coques de noix aux voiles catalanes
dans la baie de Collioure, pour ramener le sel de l'anchois et les récits de l'aube.
Je suis loin de ma plaine, de cet écrin allongé entre Albères et Corbières, remparts contre l'Espagne, contre la France...le Roussillon est une île: la dernière des îles Baléares, amarrée au continent par erreur. J'ai pris le large, mais je revois tout.

Perpignan...ce nom est le souffle d'une poignée d'âmes, rocailleuses, le dernier point de l'hexagone qui déborde ailleurs.
Les montagnes n'existent pas.
Les cordes gitanes claquent comme des coups de fouets. Des mains lourdes de saintes vierges en or tambourinent sur les caisses de bois, et des voix écorchées par la douleur de l'exil, de l'amour impossible, s'élèvent pour couvrir la clameur de la mer.
Les rues de St Jacques croulent sous les forêts d'antennes, les guirlandes de linge qui sèche, et les enfants qui jouent.
Une ville dans la ville, loin des platanes alignés sur la Basse.
Perpignan est gitane. En partie...depuis des siècles.
Et ses enfants meurent du Sida bercés par des litanies évangélistes. Il y a deux villes. J'aime les deux.
J'ai pris le large. Je me suis réveillé sur les quais de New York.
Ceux où sont arrivés les colonnes de marbre rose de Saint Michel de Cuxa.
Le musée des Cloîtres de Manhattan expose notre art roman, comme les rondeurs féminines de Maillol s'exhibent au Guggenheim, avec la même innocence que sur la Loge.
Perpignan m'avait suivi jusque là. Et j'ai entendu dans mon coeur le battement obsessionnel d'une Sardane.
Envie de partager ma nostalgie.
Parler à cet américain de la procession de la Sanch, avec ses cagoules écarlates et ses roulements de tambours et ses christs ensanglantés... je cachais mon visage dans les jupes de ma mère à leur passage.
Ce ne sont pas les fantômes du Ku Klux Klan. Les pénitents.
Parler des cerises de Céret, des abricots mûrs et parfumés, d'une pêche juteuse...
Parler des palmiers décoiffés par le vent, des roseaux sur les étangs, des haies robustes de cyprès qui embaument, des frissons des peupliers, des troncs nerveux des oliviers...le soleil.
Parler des exilés espagnols pour lesquels Hemingway avait combattu, les Républicains parqués comme des animaux à Rivesaltes. Parler des exilés des contrées nord-africaines, revenus dans un pays qui n'était plus le leur.
Terre d'accueil sans en avoir conscience.
Parler des belles soirées d'été, des petites ruelles bondées de tablées huileuses, sous un étroit couloir d'étoiles, où les bougies vacillent dans les yeux, se reflètent comme mille étincelles dans les verres de muscat.
Ici les gens parlent fort, et rient aux éclats... tonitruants, volubiles, emportés.
Ces gens qui se prennent la main, en une ronde fraternelle, solennelle, ensorcelée par la musique stridente des coblas.
Un peuple. Solidaire et fier, arrogant.
Parler de ces gens. Insoumis.

.../...

 


 
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