Chez moi, les buildings ne sont pas en béton et
en verre.
Ils sont faits de Castelers.
Sept ou huit étages de rugbymen et de jardinniers,
de guingois,
couronnés d'un enfant en guise de flèche
d'acier art-déco.
Perdu dans Manhattan, je sens la Tramontane se lever,
et m'apporter les couleurs sang et or de mon île,
avec ses odeurs d'ail frais, de lavande et de poussière.
La beauté de ma ville n'est pas évidente.
Bien des gens la traversent en méprisant son pont
sordide sur le no man's land de la Têt.
Ignorant qu'ils passent à côté de
son labyrinthe de rues escarpées, sous le patchwork
de ses toits orangés,
à côté de sa medina brune et rouge,
abritant des palais endormis, avec leurs façades
de cayrou,
ces pierres rondes de rivière qui appellent le
toucher,
que l'on caresse à pleine main,
à côté de ses petites places où
chuinte une fontaine, à l'ombre d'un platane centenaire,
à côté de sa vie nocturne,
trépidante et conviviale, avec sa jeunesse étudiante,
transpirant à coup de techno, fière de la
Maquina de Valence et des raves du Rachdingue, si proche...
à côté d'une douceur de vivre balayée
par le vent,
arrosée de Banyuls et de Maury,
bercée de vieilles chansons catalanes qui traversent
les âges.
C'est outre-Atlantique que j'ouvre les yeux sur mon être,
que je sens violemment l'appartenance à mon peuple,
à ma terre.
New York m'a pris par le col pour me rappeler qui je suis,
d'où je viens. C'est dans la terre de cette île
que Maman est enterrée.
Ma racine, mon arbre, ma sève, ma peau salée,
mon regard sombre.
Méditerranéen je suis. Catalan je suis devenu.
Par ma mère Castillane qui renaît en vignobles
au soleil,
je suis amarré à Perpignan comme Perpignan
est amarrée au continent...par erreur.
Maman a aimé cette ville,
où elle a fait l'amour à mon père
avant de me donner le jour.
Maman est cette terre. Je suis son fils, fidèle,
amoureux, malheureux.
Un avion descendra sur les pierres blanches de l'Aude,
et je verrai par le hublot la carcasse des Corbières.
Alors, mon regard sera flou, brouillé par l'émotion,
quand les couleurs rouille et brique des sillons éclateront
sous le soleil et le bleu intense du ciel.
Mes couleurs, intenses, insoutenables de lumière.
L'avion bascule pour amorcer sa boucle sur la mer,
et je reconnais Salses, et Torreilles et Sainte Marie.
La frange d'écume sur la plage de Canet et de Saint
Cyprien.
Le spectacle est grandiose et je suis saisi par mes souvenirs.
Le Canigou, Fuji-Yama vibrant dans une légère
brume,
trône avec élégance comme un volcan
redouté.
De la neige phosphorescente brille à son sommet.
Il veille sur le Roussillon.
Mystérieux, imposant, serein...
Alors, je reconnais le clocher de l'église St Jacques
ou l'étoile du Palais des Rois de Majorque,
dans la débauche de toits désordonnés.
Je jette un oeil sur mon voisin qui, sans me regarder,
les yeux rivés sur le hublot m'adresse un sourire,
sans un mot.
Il sait ce que je ressens, et il ressent la même
chose.
Une émotion superbe, mêlée de tendresse
et d'orgueil,
une fierté sourde qui irradie tout le corps d'un
sourire apaisant.
Nous rentrons à la maison.
Perpignan...ma petite ville chérie...Maman.
Je suis toi. Je t'ai emmenée avec moi partout où
j'allais.
Je ne t'ai jamais quittée.
Tu es toujours avec moi, dans mes valises,
dans mes veines, dans mes rêves.
Je ne reviens pas...je ne suis jamais vraiment parti.
J'irai prendre un café à la terrasse de
La Bourse,
retrouver des amis qui n'ont jamais eu l'idée saugrenue
de partir,
manger au pied de la Cathédrale ou place Arago.
Et j'irai voir la mer. La toucher, la sentir.
Ici, je suis en sécurité. A l'abri de tout.
Avec les gens que j'aime. Dans le ventre de ma mère.
Ici la terre est rouge.
Le sang s'est répandu en granules de terre pour
nourrir la vigne.
Elle pousse dans ma gorge.
C'est ici que je mourrai.
Mai 2000